L’équipe de France de rugby a-t-elle perdu son âme ?

ARTICLE | 14/02/2018 | Numéro 2092 | Par Hugues Maillot
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équipe de France de rugby

Sur la pelouse du stade de Murrayfield à Edimbourg, le 11 février 2018

 ©SNS PIX-ICON SPORT

MAGAZINE – Huitième défaite d’affilée pour le XV de France. Cette spirale négative est-elle la conséquence d’un sport en perte de valeurs ? Analyse.

«Je vous parle d’un temps, que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître… » Ce temps où le XV de France faisait rê­ver ses supporters, faisait peur à ses ad­versaires par son imprévisibilité. Vingt ans, c’est à peine exagéré : depuis 2011 et une finale de Coupe du monde perdue de justesse face à l’ogre néo-zélandais, l’équipe de France de rugby a entamé un long déclin qui la voit au­­jour­­d’hui pointer au dixième rang mondial. Elle n’est jamais descendue aussi bas. Depuis, elle est coutumière des fa­­meuses « défaites encourageantes », qui, à force de se répéter, deviennent surtout lassantes. Pourtant les talents sont là et s’expriment chaque week-end sur les pelouses du Top 14, considéré par beaucoup comme le meilleur championnat au monde. Mais alors, quel est le problème ?

Pour Arnaud Bouthéon, auteur de Comme un athlète de Dieu (Salvator), le rugby français glisse lentement mais sûrement vers les mêmes écueils que ceux du foot­ball : « Il y a aujourd’hui une hyperprofes­sionnalisation du rugby, avec de gros en­jeux financiers, moins de traditions, des comportements mercenaires et égotiques de jou­­eurs qui passent leur temps à se regarder. » Les conséquences de ce sport devenu « bu­siness » y sont inscrites en creux. Aujourd’hui, et depuis quelques années, s’est installé un véritable bras de fer entre les clubs et l’équipe de France. Celle-ci, censée être la vitrine du rugby français, est plutôt considérée comme un bâton dans les roues des clubs. L’explication est simple pour Arnaud Bouthéon : « Le club est une entreprise avec des investisseurs et des actionnaires qui prennent des risques. L’actif numéro un d’un club, c’est son joueur : le joueur qui part se mettre en danger sur un autre théâtre d’opérations peut fragiliser l’entreprise. » Propos corro­borés par Max Guazzini, ancien président du Stade français, grand artisan de l’es­sor du rugby français au début des années 2000. « Aujourd’hui, les rugbymen sont des salariés. Si les dirigeants les considèrent comme des salariés, ils vont eux-mêmes se considérer comme tels et je crois que le rugby mérite mieux que cela. Lorsque l’on porte le maillot de l’équipe de France, on doit être prêt à mourir pour lui. »

Ce fin connaisseur de la planète ovale ex­plique que la surreprésentation des joueurs étrangers dans les clubs français pénalise directement les résultats du XV tricolore. « Ce qu’il faut avant tout, c’est que les clubs soient plus responsables et arrêtent de recruter des joueurs étrangers qui prennent la place de jeunes espoirs. » Ces derniers ont be­soin d’évoluer au plus haut niveau pour améliorer leur niveau de jeu. Or, au­jourd’hui, ils sont barrés par des stars qui ne leur laissent que les miettes.

Alors, cette professionnalisation a-t-elle fait perdre ses fameuses valeurs au rugby français ? « Valeurs », c’est un terme que n’aime pas Arnaud Bouthéon. Il préfère ceux de « principes » et de « règles » : « Le rugby, par l’intelligence de ses règles et la pertinence de ses principes, est un sport d’une puissance anthropologique extraordinaire. Cette règle de faire avancer le ballon en le faisant reculer est une mé­taphore hautement catéchétique : on a besoin de règles pour intégrer et structu­rer, et après on peut laisser libre cours à l’inventivité. »

Un sport plus individualiste

C’est précisément cette inventivité qui fait actuellement défaut à une équipe de France sans inspiration. Dernier exemple en date, le 3 février : hé­roïques en défense, les Bleus semblaient incapables de développer le moindre jeu et se sont fait pié­­­ger par l’Irlande dans les derniers instants… Le problème vient sans doute du fait que, d’un sport de combat collectif, le rugby est devenu un sport de duel, plus indivi­dualiste. L’abbé Thomas Leclair, entraîneur depuis dix ans de l’équipe de rugby de l’Institut Croix des Vents (Sées), insiste : « Au rugby, la solidarité est primordiale : c’est un sport où l’on ne peut strictement rien faire tout seul. » Tout comme les vertus d’humilité, de sacrifice et de respect, chères à Max Guazzini.

Aujourd’hui, les crises d’ego et les « chambrages » de certains laissent à penser que ces valeurs ont disparu. Aussi, Arnaud Bouthéon rappelle que « le rugby prépare à ne pas être “meilleur que l’autre”, mais à être “meilleur tout court” ». Cette maxime aurait-elle déserté les centres de formation ? Pour Max Guazzini, c’est évident : « La formation est à revoir : on a des gens qui s’imaginent être de bons formateurs alors qu’ils sont à côté de la plaque. »

Mais l’ancien homme fort du rugby français ne voit pas tout en noir pour autant : « Je place beaucoup d’espoir en l’équipe de France. Tout ceci marche par cycle, et il faut trouver les bons joueurs, dont nous ne sommes certainement pas dépourvus. » À eux de nous prouver que le rugby français n’est pas mort…

Quand l'Église joue au rugby

Les hommes d’Église se sont vite pris de passion pour le ballon ovale. L’abbé Pistre, né en 1900, était appelé « le pape du rugby ». Fan du Castres olympique qu’il dirigea, il eut la joie en 1975 de commenter le tournoi des Cinq-Nations sur TF1. Un « pape » et un sanctuaire : dans les Landes, une chapelle est dédiée à ce sport de brutes, joué par des gentlemen. À Larrivière-Saint-Savin, Notre-Dame-du-Rugby attire chaque année des centaines de fervents supporters dans l’édifice aux rugbystiques vitraux. À Toulon, une autre équipe recrute : le XV des curés, composé des séminaristes et prêtres du diocèse. Pourquoi une telle dévotion ? Peut-être pour éprouver déjà la jubilatoire sensation d’aplatir le cuir en terre promise.

Hugues Lefèvre

Hugues Maillot

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