Meurtre du préfet Erignac : « le pardon n’exclut pas la réparation »

ARTICLE | 07/02/2018 | Par Samuel Pruvot
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Mgr Olivier de Germay, évêque d’Ajaccio.

Mgr Olivier de Germay, évêque d’Ajaccio.

 ©S.OUZOUNOFF-CIRIC

Alors que le chef de l’Etat achève sa visite en Corse, Mgr Olivier de Germay, évêque d’Ajaccio, revient sur le sens de l’hommage au préfet Erignac assassiné il y a vingt ans. Et se dit prêt à envisager une célébration pour « les victimes des deux camps ».

La présence du Chef de l’État, vingt ans jour pour jour après l'assassinat du préfet Claude Erignac à Ajaccio, était-elle nécessaire pour apaiser et clarifier la mémoire blessée de la Corse ?

La commémoration de la mort du préfet Erignac a lieu chaque année à Ajaccio, sur le lieu même de son assassinat. Cette année elle prenait une tournure particulière puisqu’il s’agit du 20ème anniversaire, mais aussi parce que les nationalistes sont désormais bien installés à la tête de la collectivité territoriale de Corse. J’ignore si cette visite va apaiser les esprits ; ce qui est sûr c’est qu’elle était attendue puisque les nationalistes ont clairement exprimé un certain nombre de revendications et qu’ils ont le sentiment que, malgré le sourire de « Madame Corse », rien ne bouge vraiment. M. Talamoni a publié une tribune il y a quelques jours dans laquelle il explique que la venue du président dans ce contexte est une occasion à ne pas rater pour tourner la page de ce conflit meurtrier et pour inaugurer un processus de réconciliation.

Comprenez-vous la grande fermeté du chef de l’État qui a promis que la justice de la République serait rendue « sans complaisance, sans oubli, sans amnistie » ?

Effectivement, le ton était ferme. Il semble que le président de la République n’ait pas voulu donner l’impression qu’il saisissait trop vite la main tendue par les nationalistes, ce qui aurait pu être mal vécu en ce lieu précis et en présence de la veuve du préfet Erignac. Peut-être aussi a-t-il fait le choix d’être ferme pour pouvoir plus facilement donner l’impression de lâcher du lest dans ses  prochaines déclarations.

L’Église, qui prône le pardon des offenses y compris des plus graves, peut-elle être sourde aux revendications des nationalistes comme Jean-Guy Talamoni, qui plaident pour l'amnistie de « tous les prisonniers » corses, y compris Yvan Colonna ?

La première revendication concernant les prisonniers dits politiques, concerne leur rapprochement, c’est-à-dire leur incarcération en Corse. Personnellement, je pense que cette revendication est légitime et pourrait facilement être mise en oeuvre. La question de l’amnistie est plus difficile. Madame Erignac a rappelé qu’« oublier un crime est un crime » ; et M. Macron a dit également qu’il n’était pas question d’oublier. En prônant le pardon des offenses, l’Église ne demande pas d’oublier, car pardonner ce n’est ni excuser ni oublier. On peut s’efforcer de mieux comprendre, parfois même de reconnaitre des « circonstances atténuantes », mais il ne s’agit pas de minimiser la faute ou de faire comme si rien ne s’était passé.

Que peut signifier le pardon pour un chrétien dans ces circonstances ?

Le pardon est un processus qui suppose de regarder la réalité de la façon la plus objective possible. Mais ce travail de vérité conduit aussi à ne jamais réduire une personne au mal qu’elle a commis. Dans une relation interpersonnelle, cela consiste au fond à dire : « tu m’as fait du mal, mais je suis prêt à te « pardonner », c’est-à-dire à passer par-dessus cette faute pour te redonner mon amitié ». Cela n’exclut pas la possibilité d’une forme de réparation. C’est pourquoi une peine judiciaire peut être légitime, et même nécessaire, non seulement à titre d’exemple, mais aussi pour le coupable lui-même. La jeune Maria Goretti avait pardonné avant de mourir, mais cela n’a pas dispensé son assassin de purger sa peine en prison. C’est là d’ailleurs qu’il s’est converti. On pourrait évoquer également le cas d’Ali Agca qui a tenté d’assassiner le Pape Jean-Paul II. Dans le cas du meurtre du préfet Erignac, au-delà de l’homme, c’est aussi l’État français qui était visé. Si une amnistie générale semble difficile à envisager, je pense que l’Etat – qui n’a pas toujours été irréprochable dans ce conflit – pourrait faire un geste qui irait dans le sens d’une guérison de la mémoire et d’une réconciliation.

L’absence de Jean-Guy Talamoni – qui jadis défendait le recours à la lutte armée – lors de l’hommage au préfet Erignac est-il le signe d’un blocage impossible pour l'instant à dépasser ?

M. Talamoni considère que, compte tenu de son parcours et par respect pour la famille du préfet Erignac, sa présence à cet hommage serait incongrue. On peut le comprendre, mais je pense que sa présence pourrait aussi être de sa part un geste symbolique porteur d’espérance pour la Corse. Il a par ailleurs évoqué la possibilité d’une célébration religieuse pour honorer la mémoire des victimes des deux camps. A moins d’un risque de récupération politique, l’Eglise serait évidemment tout à fait dans son rôle si elle prenait ainsi sa part dans ce travail de réconciliation et de paix.

Samuel Pruvot

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Vos commentaires ( 1 )

  1. michel c. Le 07/02/2018 à 12:13 Signaler pour abus
    Cette affaire n'a jamais été complètement éclaircie. Il reste des zones d'ombre sur le ou les tueurs... Une amnistie serait la bienvenue au nom de l'Eglise qui doit pardonner. Il ne faut pas oublier les torts de l'Etat français dans cette violence. Une amnistie pourrait amener un retour à la paix et faciliter la vie communautaire en Corse.

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