L'histoire étonnante du prêtre et de la prostituée

CHRONIQUE | Parlons clerc | 29/01/2018 | Numéro 2090 | Par Père Luc de Bellescize
Commenter | Imprimer | Classer
Amsterdam

MAGAZINE

Dans mes premières années de sacerdoce, je croisais parfois une femme entre deux âges, toujours au même endroit comme une sentinelle. Pas une sentinelle de l’espérance. Plutôt des bas-fonds et des voitures qui s’arrêtent à la hâte, où un homme un peu blême jette un regard en coin. Elle avait le visage fardé des petits matins glauques, le parfum trop lourd d’un bouquet défraîchi. Elle se prostituait. Depuis toujours. C’était sa vie.

Quand ses affaires marchaient mal, j’avais droit à un concert de lamentations, aux sanglots longs des violons de l’automne, au « Dies irae » du Requiem de Mozart. Le loyer à payer, la pornographie et son fantasme à domicile, les réseaux des femmes de l’Est. Les frontières étaient poreuses. La concurrence était rude. La nouveauté virtuelle chassait le « plus vieux métier du monde ». L’écran immatériel remplaçait la chair et le sang.

Une bénédiction à tout prix

Il lui fallait une bénédiction. À tout prix ! Le rituel était toujours le même. Je l’exhortais à changer de vie, je n’y parvenais pas. Que pouvait-elle faire ? Un petit boulot, quelques ménages ? Elle me disait qu’elle ne savait rien faire, que c’était mal payé, qu’elle avait pris le pli... J’arrivais vite à court d’arguments et je ne pouvais pas non plus passer la journée à essayer de la convaincre.

Je ne me voyais pas la proposer comme secrétaire à mon curé, ne voulant pas finir aumônier « général » d’une base française dans les mers australes entre deux scientifiques taiseux et agnostiques à observer les manchots. Dans l’Église, on aime bien donner le titre de « général » quand il s’agit d’exiler doucement un prêtre remuant.

Le miracle de nos mains misérables

Donc je la bénissais... C’est le miracle de nos mains vides. Je ne bénissais pas la prostitution, je bénissais une prostituée. Je bénissais une femme au visage tartiné de crèmes comme un clown un peu triste. Elle était heureuse. Elle croyait au pouvoir des prêtres. Car les prêtres ont un pouvoir considérable, celui de faire descendre Dieu dans leurs mains misérables. Elle y croyait davantage que beaucoup de bobos familiers, très « cool » et servilement soumis à l’air du temps, qui sont incapables de nous tirer la paternité du cœur.

Elle repartait en paix pour arpenter le trottoir comme une sentinelle de Babylone, attendre un appel, mettre une petite annonce. Je la retrouvais plus tard. Elle m’interpellait de loin : « Ça a marché ! C’est formidable mon Père ! Les clients sont revenus ! »

Et je regardais mes mains qui avaient ce pouvoir de faire revenir les clients, ce dont je n’étais pas bien fier, mais de donner une vraie joie à une « fille de joie » qui faisait le trottoir, ce qui est l’une de mes plus grandes réussites pastorales. Une joie mêlée de larmes. Dans notre cœur, tout est mêlé. Mais les prostituées nous précèdent au Royaume, sans doute parce que l’habitude des ténèbres leur donne soif de la vraie Lumière. 

Père Luc de Bellescize

couv 2090

Pour découvrir chaque semaine Famille Chrétienne, abonnez-vous  dès maintenant.

Profitez exceptionnellement du magazine en lecture gratuite  cette semaine.

 

 

 

 

 

 

Mots Clés :

Ajouter un commentaire

Merci de vous identifier ou de créer un compte avant de poster un commentaire.

Sur le même thème

Pour aller plus loin

Livres

Films

  • Clérambard

    • Mise en garde : Même s’il n’y a aucune scène répréhensible, l’existence de La Langouste, « fille de mauvaise vie » qui voit défiler les soldats sous sa fenêtre, peut être...

  • L'Apôtre

    L'Apôtre
    • Actuellement 3,5 sur 5 étoiles
    • 1
    • 2
    • 3
    • 4
    • 5

    L’Apôtre ne cherche pas à affronter le christianisme et l’islam. S’il montre l’attitude hostile des musulmans envers leurs apostats, c’est par un souci de vérité, dont Cheyenne-Marie...

    4

Bonnes adresses