Comment une guérison inexpliquée devient-elle un miracle ?

ARTICLE | 03/06/2000 | Numéro 1168 | Par Marie-Catherine d'Hausen
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Grotte Lourdes

La grotte de Lourdes

 ©DR

A Lourdes, "terre de miracles", la question s'est posée dès le début. Yves Chiron a enquêté sur cette histoire où l'Eglise a fait appel à la médecine pour appuyer son jugement (*). Entretien.

Pourquoi Lourdes est-il le seul sanctuaire marial à avoir une structure médicale d'examen des guérisons ?

A cause de la présence sur les lieux, dès le début, de médecins qui constatent la réalité des apparitions (février-juillet 1858) et des guérisons extraordinaires survenues dès les premières semaines. Cette présence médicale est ensuite devenue habituelle. D'autant que Mgr Laurence, évêque du diocèse en 1858, insiste auprès de la commission pour l'examen des faits qu'il a créée dès la fin des apparitions, sur le contrôle médical des guérisons, comme critère d'authenticité des apparitions.

Sept guérisons survenues en 1858 seront reconnues par l'Eglise.

De 1858 à fin 1998, 6 772 guérisons signalées, 2 000 constatées par le Bureau médical de Lourdes, 66 seulement reconnues par l'Eglise. Pourquoi si peu ?

Parce qu'à certaines époques, l'Eglise s'est moins souciée qu'à d'autres de proclamer des miracles. Et que, toujours très prudente, elle a ajouté, au fil du temps, des procédures médicales qui en ont ralenti la proclamation.

Peut-on définir une guérison miraculeuse ?

Jamais la médecine ne dira qu'une guérison est miraculeuse - le miracle relève du domaine de la Foi. Elle constatera qu'elle est non explicable dans l'état actuel de la science médicale.

L'Eglise, elle, en se référant à la définition théologique du miracle (il "multiplie, transforme ou guérit : il ne crée pas. Il dépasse les forces de la nature, mais ne viole pas ses lois"), et à certains critères objectifs (voir encadré p. 49), reconnaît que la guérison est un signe de Dieu, pour la personne guérie et pour l'Eglise.

Comment la procédure de constatation médicale a-t-elle évolué ?

A l'origine, des médecins examinent des personnes guéries et donnent un avis motivé écrit aux instances religieuses. Dans les années 1880, on fonde le Bureau médical des constatations, instance permanente chargée de la vérification des guérisons. Au fil du temps, des règles de fonctionnement sont établies.

En 1947, l'évêque du diocèse, Mgr Théas, ajoute une instance médicale supérieure, qui siège une fois l'an à Paris : le Comité médical international de Lourdes (Cmil). Il est composé uniquement de spécialistes internationaux, une vingtaine, choisis par cooptation et nommés par l'évêque. Aucun dossier ne parvient au Cmil si le Bureau médical ne s'est pas prononcé.

Quand la procédure ecclésiastique intervient-elle ?

Après les avis médicaux successifs, le dossier passe à la Commission canonique diocésaine, qui dira s'il y a ou non miracle. Mais il passe aussi par une Commission médicale diocésaine, avant le Cmil. Tous les avis médicaux comptent beaucoup pour le jugement canonique, mais celui qui importe le plus à l'Eglise est l'avis parisien.

Comment le jugement canonique se passe-t-il ?

Si l'évêque n'obtient pas l'unanimité à la commission théologique du diocèse, même s'il y a majorité en faveur du miracle, il préfère ne pas le proclamer.

Sont pris attentivement en compte l'équilibre de la personne ainsi que sa transformation spirituelle depuis le miracle, une donnée très importante aux yeux de l'Eglise.

Et la proclamation du miracle ?

Elle se fait par un décret daté et signé de l'évêque du diocèse de la personne concernée, rendu public dans le bulletin diocésain par exemple. Dans certains cas, elle donne lieu à des cérémonies religieuses publiques d'action de grâce.

Combien de temps faut-il compter pour la proclamation d'un miracle ?

Dix à douze ans en moyenne. Douze ans pour Jean-Pierre Bély, le soixante-sixième miraculé reconnu par l'Eglise, dont la guérison a eu lieu en 1987 et la proclamation du miracle en 1999.

Mais souvent des personnes guéries, soit ne font pas constater leur guérison, soit manquent d'un dossier médical complet, soit, rebutées par les interminables examens médicaux et personnels sur des années - car chaque nouvelle instance refait des examens -, s'arrêtent en cours de procédure. Elles s'estiment guéries, et, spirituellement, cela leur suffit.

Qui sont ces soixante-six miraculés ?

Plus de femmes que d'hommes ; avec un éventail d'âges très large, de 2 à 64 ans ; une majorité de Français, mais aussi cinq Italiens (les plus nombreux à venir après les Français), trois Belges, une Allemande, une Autrichienne, une Suisse ; et des origines sociales et des états de vie très variés, à l'image de l'Eglise.

Quels sont le lieu et le vecteur de leur guérison ?

Il n'y a pas de lieu ni de vecteur uniques. Les guérisons peuvent avoir lieu à Lourdes (piscines, procession du Saint-Sacrement) ou hors de Lourdes. Le vecteur peut être l'eau de Lourdes bue, appliquée en pansement, ou injectée. Ou encore l'invocation à Notre-Dame de Lourdes. Il y a même le cas d'une personne guérie en Algérie, à Oran, dans une chapelle dédiée à Notre-Dame de Lourdes.

Quelles sont les maladies dont ils ont guéri ?

Un large éventail qui touche, en gros, à l'ensemble du corps. Avec des accentuations selon les périodes. Dans les années 1890-1910, beaucoup de formes variées de tuberculose. Depuis l'après-guerre, quatre cas de sclérose en plaques - dont le dernier miraculé, Jean-Pierre Bély -, maladie inguérissable que la médecine a encore du mal à cerner. Des maladies acquises et non héréditaires, comme la trisomie 21. Car le miracle, selon sa définition théologique, ne crée pas, mais restaure un état perdu. Or, dans les maladies génétiques, il s'agit, en gros, d'un manque, dès la naissance.

Que deviennent les miraculés après le miracle ?

Plusieurs sont entrés en religion, vocation due à leur guérison miraculeuse. On compte parmi eux Marie-Thérèse Noblet, fondatrice de congrégation, avec Mgr de Boismenu, l'apôtre des Papous.

Dans tous les cas, leur transformation spirituelle est profonde, et entraîne - c'est très clair dans le cas de Jean-Pierre Bély - une participation plus active à la vie de l'Eglise.

Quels sont les critères objectifs définis pour la reconnaissance d'une guérison miraculeuse ?

Voici les sept critères objectifs d'une guérison miraculeuse définis, en 1734, par le futur pape Benoît XIV. Ils sont encore retenus aujourd'hui à la Congrégation pour la cause des saints pour juger de la nature miraculeuse des guérisons nécessaires pour béatifier ou canoniser :

1/ que la maladie soit grave et impossible ou difficile à guérir ;

2/ que la maladie dont on guérit ne soit pas arrivée à son dernier stade, de telle façon que, peu après, elle aurait dû décliner ;

3/ que des médicaments n'aient pas été pris, ou qu'ils se soient avérés inefficaces ;

4/ que la guérison soit soudaine et instantanée ;

5/ que la guérison soit parfaite ;

6/ qu'elle ne soit précédée ni d'une "évacuation" notable ni d'une crise ;

7/ enfin, que la maladie effacée ne revienne pas.

Marie-Catherine d'Hausen

(*) Enquête sur les miracles de Lourdes, par Yves Chiron, Perrin, 216 p., 119 F.

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  • Magazine nº1168 du 01/06/2000

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