Fermeture d'Alstom : quel avenir pour Belfort ?

ARTICLE | 21/09/2016 | Numéro 2019 | Par Pierre Jova
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femme Alstom TGV

EXCLUSIF MAG - L’annonce de la fermeture de l’usine historique de production des trains de Belfort suscite l’émotion. Cette nouvelle décision cristallise le débat autour des évolutions du secteur industriel.

Le choc est rude pour Belfort. La ville de 50 000 habitants a appris le 7 septembre la fermeture de son usine de production de trains, pilotée par le géant Alstom. Plus de 400 salariés sur les 450 que compte le site devraient plier bagage à l’horizon 2018. Selon la direction de l’entreprise, une telle mesure s’impose en raison d’un carnet de commandes de moins en moins fourni.

Alors que s’ébranle la campagne présidentielle, la droite et la gauche s’accusent mutuellement de la responsabilité de la situation. Pour Jean-Pierre Chevènement, ancien maire de Belfort, cette fermeture « est un épisode de la lutte des classes, la saga de la désindustrialisation de la France ». Une situation que relativise cependant Pierre-Yves Gomez, économiste et professeur de stratégie à l’EM Lyon. « Il s’agit du recul d’une forme d’industrie », estime-t-il. « Alstom, c’est l’industrie des années 1980. Réduire l’industrie à celles du passé, c’est se condamner à ne pas voir qu’émergent de nouvelles formes d’industries comme le matériel de transport le fut, en son temps », ajoute ce spécialiste du gouvernement des entreprises, qui explique que « l’industrie est en train de se transformer, notamment du fait de la robotisation et des objets connectés ».

Un lien historique entre Alstom et Belfort

Il n’en reste pas moins qu’à Belfort, l’annonce de la fermeture du site a été douloureusement reçue. « Pour bien saisir l’ampleur du traumatisme, il faut comprendre le lien très profond entre Alstom et la ville », explique Mgr Dominique Blanchet, évêque de Belfort-Montbéliard. « À l’origine, Alstom était la Société alsacienne de constructions mécaniques (SACM). Elle s’est installée à Belfort après la guerre de 1870, par choix patriotique .»

En effet, après l’annexion de l’Alsace- Moselle par l’empire allemand, les habitants eurent le choix entre demeurer dans le giron de Berlin ou rejoindre la France. Comme des milliers de réfugiés ayant choisi leur mère-patrie (les « optants »), la SACM s’est établie à Belfort. C’était la seule ville alsacienne, vaillamment défendue pendant la guerre par le colonel Denfert-Rochereau, à demeurer française. « C’est là que fut construite la première locomotive, en 1879. Puis la première rame du TGV, en 1971. On ne peut pas parler d’Alstom sans Belfort, et de Belfort sans Alstom », rappelle Mgr Blanchet. Pour l’évêque, qui fut ingénieur en génie des matériaux avant de devenir prêtre, ce lien historique revêt une signification économique : « Les capitaux ont une racine, générée par des communautés ancrées sur un territoire. Lorsque les capitaux deviennent hors-sol, cela prend des tournures dangereuses. »

Des hommes, et un savoir-faire, à sauvegarder

Ce lien a donc des conséquences fortes pour l’Église. « Parmi ces quatre cents employés menacés de licenciement, il y a des familles. Il est important que l’Église locale ait une parole pour eux. J’ai évoqué le sujet dans mes homélies au lendemain de l’annonce, explique Mgr Blanchet. Que la situation financière d’une entreprise nécessite des arbitrages est normal, mais le seul critère du profit n’est pas suffisant. L’homme est le premier capital à sauvegarder. »

Pierre-Yves Gomez confirme. Les entreprises qui réussissent ne sont pas celles qui voient le travail comme un coût à réduire au maximum, mais celles qui le considèrent comme la source de la valeur. « Bien sûr, à court terme, supprimer des emplois allège les charges et peut donner l’illusion d’une amélioration de la rentabilité. Mais à moyen terme, les savoir-faire disparaissent et l’engagement général s’essouffle », ajoute-t-il.

Que faire, donc, à Belfort ? Certains partisans du maintien d’Alstom dans la ville réclament une nationalisation partielle de l’entreprise. Une réponse inadaptée au problème, selon Pierre-Yves Gomez : « La question d’Alstom est celle de la production de matériels et de leurs débouchés. Alstom nationalisée, la question sera la même. »

En revanche, « il est du devoir de l’État de veiller à ce que le savoir-faire technologique national ne soit pas dilapidé par les entreprises devenues globales, et donc indifférentes aux bassins d’emplois et à leur futur. L’État doit encourager l’émergence de nouvelles entreprises récupérant et redéployant le savoir-faire d’Alstom », conclut l’économiste.   

Pierre Jova

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