Cardinal Tagle : « Le pape François est un conservateur ! »

ARTICLE | 10/10/2017 | Numéro 2074 | Par Antoine-Marie Izoard
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cardinal Tagle

Le cardinal Luis Antonio Tagle

 ©J-M.GAUTIER-CIRIC

EXCLUSIF MAG – L’archevêque de Manille, le cardinal Luis Antonio Tagle, est façonné par sa rencontre avec les pauvres. De passage en France, il nous a accordé un entretien exceptionnel.

Pétri d’humilité et légèrement timide, le cardinal Luis Antonio Tagle ne court pas après les interviews. Celui que l’on surnomme Chito, un diminutif donné par sa mère, a pourtant accepté de nous recevoir à l’occasion d’un bref passage en France. C’est au sanctuaire de Lisieux, où il était venu célébrer les fêtes de sainte Thérèse les 30 septembre et 1er octobre derniers, que nous l’avons rencontré. Ce jour-là, il fêtait également dans la discrétion le 90e anniversaire de sa mère, avec quelques proches, à la veille de se rendre avec eux au Mont-Saint-Michel. Puis il a vite repris le rythme fou qu’impose la responsabilité d’un diocèse qui compte près de 3 millions de fidèles et la présidence de Caritas Internationalis, réseau qui rassemble 165 organisations catholiques sur tous les continents.

Le parcours épiscopal de ce prélat de 60 ans, que certains voient un jour monter sur le trône de Pierre, est fortement marqué par les trois derniers pontificats. Nommé évêque d’Imus par Jean-Paul II alors qu’il n’a que 44 ans, c’est Benoît XVI qui fait de lui en 2011 l’archevêque de Manille, et qui l’élèvera au cardinalat un an plus tard. Il n’a alors que 55 ans. Aujourd’hui, il est l’un des confidents du pape François, qui voit en lui un allié dans le combat pour les plus faibles, les pauvres en premier lieu.

Peu connu chez nous, le cardinal Tagle a accepté de se livrer, aidant aussi à mieux comprendre la figure du pape François. Comme à son habitude, au fil de l’entretien, il est passé du rire aux larmes. 

Éminence, parlons d’abord un peu de vous… Comment, alors que vous vouliez être médecin, êtes-vous finalement devenu prêtre ?

Je participais à un groupe de jeunes insérés dans la vie paroissiale, comme une initiation, mais j’avais en tête mes futures études de médecine. Pourtant le témoignage d’un prêtre, l’aumônier de notre groupe, m’a impressionné. Puis le coup final a été porté par un autre prêtre qui m’a dit qu’il existait une très bonne université jésuite, cependant très coûteuse, pour effectuer mes études de médecine et m’a encouragé à passer un examen pour obtenir une bourse d’études. J’ai passé cette épreuve mais il s’agissait en fait, je ne le savais pas, d’un examen d’entrée au séminaire… et j’ai échoué !

L’Église a donc aujourd’hui un cardinal qui a échoué à son examen d’entrée pour le séminaire ! ?

Oui, et j’étais fâché contre ce prêtre. Je lui ai demandé pourquoi il m’avait fait ce coup-là et il m’a répondu : « Tu as les idées fixes et tu souhaites faire de la médecine, mais pourquoi n’imagines-tu pas d’autres voies ? » Et c’est là qu’il a réussi, car j’étais en effet un peu hésitant, j’étais en recherche et j’ai demandé au séminaire de me donner une chance.

Est-il vrai que vous aviez placé un chapeau de paille dans vos premières armoiries épiscopales ?

Lorsque le nonce apostolique m’a dit que chaque évêque devait préparer ses armoiries, j’ai expliqué que je n’étais pas noble et que je venais d’une famille simple. Il m’a dit d’y mettre les symboles que je voulais… J’ai alors demandé à celui qui m’aidait à le dessiner d’y mettre un simple chapeau de paille. Lors de la publication des armoiries, certains ont été surpris, me disant que ce n’était pas un chapeau épiscopal. Mais je n’ai pas changé ! Je l’ai changé en revanche lorsque j’ai été nommé à Manille… je ne souhaitais pas me battre pour si peu.

Désormais à la tête d’un important diocèse comme Manille, avec un très grand nombre de fidèles, qu’est-ce qui vous marque le plus dans votre ministère d’évêque ?

Ce sont d’abord les pauvres, ceux qui souffrent, qui me touchent. Évêques, prêtres, nous avons souvent l’idée que notre rôle est d’évangéliser et de porter assistance aux autres. C’est vrai ! Mais lorsque nous allons à la rencontre des autres, des pauvres en particulier, ce sont finalement eux qui nous enseignent l’Évangile. C’est surprenant ! Les pauvres sont nos maîtres dans la foi, l’espérance et l’amour véritable. Nous professons beaucoup d’idées, mais leur enseignement passe à travers leur expérience et la force de leur foi.

À Manille, dans la papamobile, le pape François vous avait glissé à l’oreille que l’avenir de l’Église était en Asie. C’est aussi votre avis ?

Je l’espère, bien sûr. Aux yeux du pape, c’est parce que l’Église d’Asie a beaucoup souffert et souffre encore aujourd’hui. Les souffrances, le martyre sont un don pour les Églises d’Asie, je suis convaincu de cela. C’est très difficile à expliquer rationnellement mais, d’une certaine façon, là où les souffrances sont les plus grandes, jusqu‘à la persécution, se trouve la force d’être au plus proche de Jésus.

J’ai toujours été édifié par les chrétiens cachés au Japon. Pendant pas moins de deux cent cinquante ans, le christianisme y a été interdit. Pas de prêtres, pas de missionnaires. Mais pendant ces deux cent cinquante années ils ont gardé la foi. On ne doit pas chercher l’Église dans les grands bâtiments, les grandes écoles présentes partout en Asie, mais là où elle est réellement présente, en silence, à travers les martyrs.

En est-il de même dans notre vieille Europe ?

Je ne suis pas un expert de l’Europe, mais je m’interroge… êtes-vous persécutés ? N’y a-t-il pas également un peu de peur ? Et de quoi êtes-vous vraiment fatigués ? Il existe un véritable danger à sans cesse répéter que notre Église est fatiguée, vieille… cela finit par devenir un slogan et l’on finit par le croire ! Lorsque je vais dans des camps de réfugiés en Europe, je ne vois pas une Église fatiguée, mais des volontaires catholiques qui font de leur mieux. Nous sommes déjà bien réveillés et il faut cesser de nous convaincre du contraire. À Manille, en particulier grâce au Père Matthieu Dauchez que vous connaissez bien [Anak, Ndlr], l’image de l’Église en France est celle de catholiques qui aiment les pauvres, de bénévoles généreux !

Parmi les catholiques français, certains sont bousculés par les propos du pape François en faveur d’un très large accueil des migrants. Le comprenez-vous ?

Ce n’est pas juste une difficulté pour les Français ou les catholiques européens. La tentation existe, pour tous, d’avoir peur de l’autre, de celui qui est différent. C’est pourquoi, avec Caritas Internationalis, nous lançons une campagne pour expliquer ce à quoi le pape François encourage vraiment, à savoir une culture de la rencontre personnelle. Car de très nombreuses peurs pourraient être évacuées si nous rencontrions concrètement les personnes, si nous entendions leur véritable histoire, en leur tenant la main.

Avant d’être nommé à la présidence de Caritas, j’ai travaillé sur les chiffres impressionnants de l’immigration, 60 millions de réfugiés, 20 millions de victimes du trafic d’êtres humain, etc. mais tout a changé lorsque je me suis rendu dans les camps de réfugiés au Liban, en Grèce, en Jordanie. Lorsque vous parlez avec ces personnes, vous comprenez alors qu’elles sont comme vous (le cardinal s’arrête, pris par l’émotion). Ce ne sont pas des nombres, des statistiques. Celui-là est de Syrie, cet autre d’Irak, et cet autre est Chinois, comme mon grand-père. Les peurs s’estompent alors.

Mais vous n’ignorez pas que la question religieuse n’est pas étrangère à ces peurs…

Un jour où j’étais dans un camp de réfugiés au Liban, au milieu des musulmans, j’ai vu un homme, peut-être leur chef, car il portait un beau turban, qui dansait et chantait en arabe. Je ne comprenais pas et j’ai demandé ce qu’il chantait. Il voulait remercier les chrétiens : « Vous pensez à nous. » Au Népal, un an après le tremblement de terre, j’ai visité un village où trois mille personnes étaient mortes. Il n’y avait pas un chrétien dans la région. Ils étaient tellement pauvres qu’ils ne pouvaient même pas nous offrir un simple café, mais ils ont composé des chansons, des poèmes, pour remercier la Caritas et les chrétiens. Le meilleur dialogue interreligieux se fait à travers le service charitable.

Parmi les fidèles, d’aucuns s’inquiètent de propositions qu’ils jugent erronées dans l’exhortation du pape François sur la famille, Amoris laetitia. Quel est votre sentiment sur ces réserves ?

Il me semble que cela ne concerne pas seulement le pape François et Amoris Laetitia. Cinquante ans plus tard, il me semble que nous essayons encore de comprendre et de recevoir le concile Vatican II. Certains hésitent encore, Vatican II est-il bien valable ? Paul VI en avait fait l’expérience en mettant en œuvre le Concile, sur la réforme liturgique ou le dialogue interreligieux.

Bien sûr, je me sens concerné, mais je ne suis pas particulièrement inquiet, car il s’agit d’interrogations qui appartiennent à l’histoire de l’Église. Si nous y répondons correctement cela peut nous aider à être toujours plus attachés à l’Évangile et à répondre aussi aux défis de notre époque.

Le pape François, comme l’assurent certains, est-il un révolutionnaire ?

Ahhhhh ! (rires). Il veut par exemple une Église simple, une Église pauvre, et alors ? Ce n’est pas nouveau, ce n’est pas la révolution ! On entend cela depuis les Prophètes dans l’Ancien Testament, on l’a entendu avec Jésus, puis dans les Actes des Apôtres. Qu’est-ce qui est révolutionnaire là-dedans ? Il revient juste à un enseignement ancien, aux racines du christianisme. D’une certaine façon, c’est un conservateur !

D’aucuns lui reprochent de ne parler que des migrants, oubliant par exemple la défense de la vie ou de la famille…

Ce n’est pas vrai ! Il existe un livre rempli des messages, discours et homélies du pape François sur la famille et la vie. Souvenez-vous, par exemple, lorsqu’il a rencontré les familles aux Philippines, en janvier 2015, il a eu des propos puissants : « Protégez vos familles », « Soyez des sanctuaires de respect pour la vie », et il a condamné la « colonisation idéologique contre la famille ». Ce sont des paroles fortes !

Depuis mi-septembre, à votre demande, les cloches des églises du diocèse de Manille sonnent chaque soir le glas afin de manifester votre opposition à la politique antidrogue du président Duterte. Quel est le sens de cette démarche ?

Il faut préciser que je ne m’oppose pas spécifiquement au président, car nous sommes d’accord avec lui sur le fait que le trafic de drogue est un énorme problème dans le pays. De très nombreux jeunes, des familles entières, sont détruits par la drogue. Mais l’Église aux Philippines dit aussi que l’on doit y faire face en promouvant une culture de la vie, et non avec la violence [l’extension de la loi martiale dans le pays, Ndlr]. Il n’y a pas que la drogue, mais aussi l’alcool, le trafic d’êtres humains, la cyber prostitution, l’esclavage.

Lorsque j’étais enfant, il y avait la vieille tradition du De profundis : celle de faire sonner le glas de toutes les églises à 8 h du soir en mémoire de tous les défunts. On a souhaité raviver cette tradition, pour faire mémoire chaque jour de ceux qui meurent et, en même temps, nous rappeler que nous sommes appelés à la vie et non à tuer.

Vous êtes venu jusqu’à Lisieux, quel rapport avez-vous avec sainte Thérèse ?

C’est l’un des saints les plus populaires aux Philippines. Peut-être parce qu’elle nous est proche, dans le temps, et qu’il existe des photos d’elle, extrêmement vivante. Son Histoire d’une âme est très lue (connue) aux Philippines. Lorsque j’étais étudiant, je me disais : on peut donc être quelqu’un de normal et être un saint ! Les saints sont parfois très éloignés de nous, mais pas sainte Thérèse, elle est toute proche de nous, elle a pleuré comme nous, elle était une petite fille comme les autres. Séminariste, j’ai lu ses écrits et j’ai aussi vécu près d’un couvent de sœurs carmélites. Aussi, je rêvais de pouvoir venir un jour à Lisieux et j’en ai eu enfin l’opportunité !

Au dernier conclave déjà, vous figuriez en bonne place parmi les papabili, et votre nom continue d’être évoqué en cas de nouvelle élection. Que répondez-vous à ceux qui vous voient un jour sur le trône de Pierre ?

Que c’est la blague du siècle ! Juste de la spéculation, ne prenez pas cela au sérieux. 

Antoine-Marie Izoard

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Vos commentaires ( 1 )

  1. bruno A. Le 11/10/2017 à 12:37 Signaler pour abus
    Le titre de l'article aurait pu être plus inspiré.

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